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Le b.a.-ba du fossil

Suite aux événements Trumpiens dans le détroit d'Ormuz, Nate Hagens et son équipe font un rapide tour de la question du pétrole, de notre dépendance à cette ressource, et pourquoi il ne sera pas si simple que ça de s'en passer...
Petite tentative de résumé...

Les trois épisodes, que Nate et sont équipe ont réalisé, tentent de nous donner un aperçu de la systémique du pétrole....

  • Ce qu'est le pétrole et que ça ne sert pas juste à faire le plein de la bagnole...
  • Comment la totalité de notre civilisation moderne repose quasi exclusivement sur cette ressource...
  • Quelles sont les leçons à titrer d'une meilleure compréhension du système complex du fossil...

101 - Ce que vous devez vraiment savoir sur le pétrole

Nate explique d'abord que, contrairement aux légendes urbaines qui veulent que le pétrole ne serait rien de plus que du dino recyclé, c'est en fait une énorme batterie solaire alimentée par des dizaine de millions d'années de photosynthèse des plantes de notre planète qui se sont, au fil du temps, décomposées en Or noir... Des millions d'années pour la charger et nous l'avons presque épuisée en moins de 200 ans...

Couverture de la BD « Le monde sans fin »BD « Le monde sans fin »

Ensuite, tout comme le montrent très bien Jean-Marc Jeancovici et Christophe Blain, dans leur BD « Le monde sans fin », Nate explique la quantité colossale d'énergie que contient un simple baril de pétrole et comment cette énergie a permis à l'humanité de décupler ses forces.
En deux mots, chaque baril de pétrole équivaut à CINQ années de travail manuel humain !

Et toute cette magie noire est disponible pour une bouchée de pain, même si on prend en compte les récentes augmentations des prix à la pompe, parce que nous payons uniquement le prix de l'extractions et pas du tout pour les millions d'années qui ont été nécessaires à sa production ni pour les fameuses externalités négatives1 émises lors de sa consu·ommation (marrant de noter en passant qu'en anglais il n'y a qu'un seul mot, consumption, pour les deux).

La consommation annuelle mondiale de pétrole se situe aux alentours des cent milliards de barils. De là, il est facile de calculer, et ce calcul se trouve aussi dans la BD de Janco, que pour chaque être humain, nous disposons de plus ou moins 100 doubles virtuels qui travaillent pour nous et c'est cette capacité qui explique la croissance exponentielle de richesse depuis la révolution industrielle.

Elle a permis de créer notre société de hyper-consommation et de décupler les rendements de l'agriculture qui a engendré une croissance de la population mondiale pour atteindre, aujourd'hui, les huit milliards d'êtres humains.

Sans en avoir conscience, nous, les êtres humains, nageons dans un océan d'énergie. « Chaque produit, chaque service, chaque point du PIB commence par une transformation énergétique ». L'abondance énergétique toujours croissante nous a rendu totalement incapable d'encore voir ce pouvoir colossal.

Mais ces ressources énergétiques, abondantes, bon marché et que nous ne voyons même plus, risquent de se tarir plus rapidement que nous le pensons...

201 - Que se passe-t-il lorsque le pétrole cesse de couler ?

Tous les processus humains, industriels ou non, ont été conçus en partant de cette donnée fondamentale : une énergie abondante et bon marché.

Info

Bill Gates : « How to avoid a climate disaster »Bill Gates : « How to avoid a climate disaster »

Cette abondance est la base de notre civilisation [occidentale]. Il est à noter que les techno-solutionnistes sont parfaitement conscients de cet état de fait...
Par exemple, tout le propos du livre « How to avoid a climate disaster » de Bill Gates est précisément de trouver des mécanismes pour continuer à pouvoir fournir de l'énergie à gogo à bas prix... Sans elle, tout leur modèle s'effondre...
Spoiler: In fine, plus de techno induira inévitablement plus de conso·ummation encore et comme expliqué ci-dessous, l'être humain ne transitionne pas... il cumule...
Par ailleurs, comme l'explique très bien Arthur Keller, et comme il l'est aussi indiqué dans le rapport Meadows sur les limites de la croissance, cette piste de LA solution technologique ignore totalement la complexité du système. Une « solution » pour un problème à gauche aura inévitablement des conséquences à droite...

Cette abondance d'énergie a engendré une incroyable accumulation de richesses et un énorme gaspillage par manque d'efficacité ─ il suffit de voir la consommation d'une voiture américaine comparée aux voitures européennes pour se rendre compte à quel point l'énergie est gaspillée ─ et c'est uniquement possible parce que l'énergie ne coûte quasi rien...

Même si le prix du baril était cinq fois plus élevé, les capacités décuplantes de l'Or noir resterait miraculeuses... Les modèles économiques, par contre, où les marges sont faibles, ne pourraient tout simplement pas intégrer un tel coût et continuer d'engendrer de plantureux bénéfices...

Un des premiers secteurs où ceci se ferait ressentir serait l'alimentation... Nate explique que pour chaque calorie de nourriture produite, une moyenne de 10 calories d'énergie fossile est nécessaire pour la production (engrais, transports, transformations alimentaires, distribution etc.)... Et il en va de même pour les traitements de l'eau, encore plus indispensables à la vie.
Une balance énergétique abyssale donc.

Seul 40% du pétrole est directement utilisé pour faire le plein... La majeure partie est donc utilisée à d'autres fins tout aussi indispensables dans nos vies (plastics, médicaments, engrais... des kayaks). Illusoir donc de penser, par exemple, que la voiture électrique en soi permettra de se passer de ressources fossiles... C'est ignorer le nombre de composants indispensables qu'elle comporte et qui proviennent tous directement ou indirectement du pétrole !

Une disruption dans la fourniture de pétrole ne mettrait donc pas juste les voitures à l'arrêt mais aurait des conséquences dramatiques sur à peu près toutes les chaines de productions et de logistiques sur terre que l'Or noir, justement, a permis de rendre complexes au possible.


Et c'est là que la géographie et la géopolitique entre en jeux : 60% des réserves de pétrole conventionnel se trouvent dans le Moyen-Orient, dans le triangle de l'Or noir :

Carte Langfan -- le triangle de l'Or noirCarte Langfan -- le triangle de l'Or noir

Et 40% du pétrole actuellement sur la marché passe par le détroit d'Ormuz. Il n'y a pas vraiment de chemin ou de sources alternatives avec une telle capacité.

Nate explique ensuite que le problème n'est pas tant qu'on va tomber à cours de pétrole... Par contre, on va très rapidement tomber à cours de pétrole bon marché...
De façon globale, ça fait une quinzaine d'années que la production de pétrole conventionnel a atteint son pic et les puits s'épuisent de plus en plus vite. L'extraction de pétrole conventionnel étant sur le déclin, il a fallu commencer à aller puiser dans d'autres endroits, par exemple l'huile de schiste, pour maintenir, même si c'est une illusion, une production globale croissante et suffisante...


Alice au Pays des Merveilles - la Reine RougeAlice Au Pays des Merveilles - la Reine Rouge

C'est l'histoire de la reine rouge (Alice au Pays des Merveilles), où il faut toujours courir plus vite pour rester sur place...
Avec le pétrole il faut toujours creuser plus, plus profondément et plus vite juste pour maintenir le niveau de production nécessaire à l'alimentation de l'énorme système mondial qui se base dessus.
À noter qu'une fois l'huile de schiste épuisé, il n'y aura plus rien d'autre à siphonner...


Et les énergies alternatives dirons-nous ? Nate explique que l’hydraulique, le solaire, l'éolien et le nucléaire pourront jouer un rôle non-négligeable mais la nature de l'énergie générée n'est pas du tout la même que celle emmagasinée dans une baril de pétrole, elle est moins dense, moins transportable, intermittente... et le système économique mondial est tout simplement basé sur la nature même de l'énergie fossile...

Hint

Limit avec Vincent Mignerot : « La transition un conte de fées »Limit avec Vincent Mignerot : « La transition un conte de fées »

Pour mieux comprendre qu'une unité d'énergie n'est pas l'autre, je vous recommande vivement d'écouter l'interview de Vincent Mignerot réalisée par Vinz Kanté pour la chaîne LIMIT : L'ERREUR FONDAMENTALE DE LA TRANSITION ?
Vincent y explique notamment pourquoi un sèche-cheveux n'est pas la même chose qu'un canard...

La substitution énergétique n'est donc pas une chose acquise, et à en croire Vincent Mignerot, elle n'a même jamais été avérée... et ceci explique qu'il y a aujourd'hui des navires de guerre dans le détroit d'Ormuz.

Par ailleurs, Nate explique que tout le concept de la transition énergétique est basé sur un énorme mythe parce que l'être humain n'a JAMAIS fait de transition énergétique... En effet, il montre qu'au travers du paradoxe de Jevons, le fameux effet rebond, l'être humain n'a jamais remplacé une source énergétique par une autre, les nouvelles ressources se sont tout simplement ajoutées aux existantes :

Paradoxe de Jevons -- les ressources énergétiques se cumulentParadoxe de Jevons -- les ressources énergétiques se cumulent

Ceci démontre qu'un shift technologique ne peut tout simplement pas résoudre la crise énergétique... Il rajouterait tout au plus une nouvelle couche à la lasagne énergétique...

301 - Le monde après l'énergie bon marché

Étant donné que nous arrivons rapidement à bout de pétrole abondant et bon marché, dans ce dernier épisode Nate et son équipe tentent de nous expliquer de quoi demain sera fait...

Tous les modèles économiques déclarent le plateau de consommation, et donc d'extraction, comme quelque chose de stable à long terme et toutes les spéculations sur l'avenir sont basées sur cette idée erronée. Comme expliqué plus haut, ce n'est pas un plateau, c'est une « impulsion carbone » (en anglais, « the Carbon Pulse ») et nous sommes actuellement à son pic. Très prochainement, il faudra s'attendre à une descente énergétique.

Le pic de carbone, ou comme Nate le nomme « The Carbon Pulse »L'impulsion carbone, ou comme Nate le nomme « The Carbon Pulse »

Contrairement à l'idée reçue, l'économie ne tourne pas avec de l'argent mais en s'abreuvant de flux colossaux de matériaux et d'énergie. L'argent n'est guère plus qu'une manière de mesurer ces flux.
De ce fait, un modèle économique basé sur la croissance vit dans l'illusion de penser qu'il y aura toujours plus d'énergie abordable.

Cette illusion a pu être préservé un temps parce que des ressources pétrolières, l'huile schiste, sont devenues accessible puisque l'argent coulait à flots via des emprunts peu chers. Il devint dont possible d'extraire des ressources plus coûteuses et maintenir l'illusion du plateau.
Mais avec ce qui se passe dans le détroit d'Ormuz, l'économie va inévitablement se rétracter et il en sera fini des emprunts bon marché qui soutiennent cette extraction.


Nate rappelle le lien étroit qui existe entre la crise énergétique et la crise climatique... Si nous continuons à consumer des hydrocarbures au rythme actuel qui engendrent toujours plus d'émissions, nous risquons de dramatiquement déstabiliser l'équilibre planétaire indispensable à la vie sur terre.

Les limites planétaires tels que établis par le Stockholm Resilience CenterLes limites planétaires tels que établis par le Stockholm Resilience Center

Note

Exergie ─ interview de Katherine RichardsonExergie ─ interview de Katherine Richardson

Le professeur Francesco Contino a réalisé un excellent épisode de son podcast Exergie sur la question des limites planétaires... Dans cet épisode il interview Katherine Richardson...
Ça se passe ICI et je recommande vivement (tous les épisodes d'ailleurs ─ Exergie est une excellente ressource !)

L'impulsion carbone est donc aussi bien responsable des émissions causés par sa consummation que de l'épuisement des ressources par son extraction toujours plus rapide...

Il n'est plus l'heure de se demander comment nous allons pouvoir rester sur le, faux, plateau actuel... Mais comment faire face à une descente énergétique tout en veillant à préserver la vie.


D'un point de vue géopolitique, l'actualité est brûlante aussi... Les pays qui détiennent le plus de réserves de pétroles sont ceux qui sont actuellement en conflit/guerre avec l'occident : Irak,Iran et la Russie.

Mais outre le simple pétrole, bon nombre de ressources indispensables proviennent aussi de ces pays: le souffre, l'urée, ammoniaque, engrais, hélium etc etc.

Il est peu probable que cette crise engendre une soudaine grande coopération internationale... Elle va plutôt pousser les pays à sécuriser l'approvisionnement de ces ressources et ce seront inévitablement les pays les moins puissants qui en feront les frais et les alliances de demain ne seront plus basées sur une idéologie partagée mais sur des accords sur l'énergie...


S'il n'est pas encore bien clair comment, d'une façon ou d'une autre tout le système devra trouver un nouvel équilibre... Ce rééquilibrage aura bel et bien lieu, la seule question qui se pose est de savoir s'il se fera au travers d'un collapse ou si, comme Nate le propose/espère, via son concept d'une « Grand Simplification » (c'est d'ailleurs le nom de son projet et podcast The Great Simplification).

La grande simplification selon Nate est un retour à l'essentiel, vers ce qui importe vraiment. La vision de Nate sur la Grande Simplification est bien trop vaste pour être abordé ici en fin de ce petit article...
Mais, en résumé, la Grande Simplification appelle à accepter la réalité de la fin du surplus énergétique facile et à transformer notre civilisation pour qu'elle s'adapte à un futur où l'énergie sera plus rare, tout en préservant le bien-être humain et l'intégrité écologique. Pour y arriver, on retrouve bon nombre de concepts que d'autres avancent aussi, que ce soient des Oliver Hamant, des Arthur Keller, des Timothée Parrique ou des Kate Raworth ou encore un Philippe Bihouix :

  • passer de l'efficacité et la performance à la résilience et la robustesse ;
  • abandon d'une complexité uniquement rendue possible grace à certaines technologies énergivores ;
  • une forme de frugalité technologique ;
  • réorientation de la créativité humaine vers les domaines essentiels (donc pas forcément l’ingénierie fiscale ou autre BS jobs) ;
  • renforcer le lien social nettement moins calorifère que la société de consommation pour atteindre le bien-être commun ;
  • éducation !
  • un shift systémique des modèles économiques vers quelque chose qui ne se base pas sur l'illusion des ressources infinies dans un monde fini...

  1. Voir Milton Friedman à ce sujet